Rencontre avec Gabriel Salloum, ex-galeriste et administrateur de l’œuvre du peintre Charles Lapicque (1898-1988) durant cinq années. La tête foisonnante de souvenirs, il nous les livre au fil de leur résurgence.
En 1925, le sculpteur Jacques Lipchitz conseille à Jeanne Bucher de prendre Charles Lapicque dans sa galerie. Parallèlement, le peintre fait des recherches sur l'optique et la vision des contours de l'œil, recherches qui aboutiront, dix ans plus tard, à la création de la grille bleu et rouge.
L’influence de cette grille a marqué plusieurs peintres contemporains, dont certains ont eu l’honnêteté de le reconnaître. L’artiste de la Nouvelle École de Paris a été l’un des chefs de file des années cinquante ainsi qu’un des peintres officiel de la Marine de 1948 à 1966.En 1983, la rencontre de Gabriel Salloum avec Charles Lapicque et Elmina Auger aboutira à sa nomination en tant qu’administrateur de l’œuvre du grand peintre. Cependant la cote de Lapicque étant exclusivement nationale, il considère que son rôle consiste à organiser des ventes en France, mais aussi à l’étranger.
En 1985, il collabore à la création de l’Association des amis de Charles Lapicque, ayant Simone Veil comme présidente d’honneur, pour présidente exécutive Elmina Auger et Gabriel Salloum en tant que vice-président. Avec des membres de sa famille, il ouvre en 1992, au 39, rue Notre-Dame-de-Lorette à Paris, la Galerie Van M, qui exposera régulièrement Charles Lapicque durant vingt ans.
Juste parmi les nations
Scientifique, artiste, Charles Lapicque s’engageait totalement dans tout ce qu’il entreprenait. Ainsi, durant la Seconde Guerre mondiale, ses convictions le portent au secours des opprimés. Un diplôme atteste qu’en sa séance du 7 août 2000, la commission d’hommage aux Justes parmi les nations du mémorial des martyrs et des héros, Yad Vashem, sur la foi des témoignages reçus par elle, a rendu hommage et décerné la médaille des Justes parmi les nations à Charles et Aline Lapicque qui, au péril de leur vie, ont sauvé deux enfants juifs persécutés pendant la période de la Shoah en Europe. Leur nom sera honoré à tout jamais, gravé sur le mur des Justes parmi les nations au mémorial Yad Vashem, à Jérusalem.
Cependant, on ne peut séparer Charles Lapicque d’Elmina Auger, rencontrée en 1925. Professeur de lettres, elle aura, auprès de l’artiste, un rôle essentiel. Gabriel Salloum affirme dans la préface du catalogue de l’exposition d’Antony en 1996 qu’elle fut « son oxygène ». Elle a laissé 43 cahiers de carrière de Charles Lapicque, élaborés durant cinquante ans, lesquels ont été offerts par la famille Salloum à l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine) à l’abbaye d’Ardenne. En symbiose avec les idées de Lapicque, durant l'occupation, Emina Auger a fait partie du réseau de résistance Jade Fitzroy, d'août 1943 au début de mars 1944, en qualité d'agent de renseignement. De nombreux messages à destination de radio Londres ont été envoyés depuis son domicile du 62, quai des Orfèvres à Paris. Pour masquer leur activité, les membres du réseau chantaient à tue-tête. Cependant, son appartement ayant été repéré par les services allemands, Madame Auger a été arrêtée par la gestapo début mars 1944.
En 1983, lors d’une séance d’enregistrement réalisée par Gabriel Salloum, Elmina Auger a raconté son arrestation et son jugement. En montant dans le camion bâché, elle a reconnu un membre de son réseau qui, la tête en sang, lui a chuchoté : « Je vous ai dénoncée ». Cela va lui permettre de mieux préparer sa défense. Elle se fera passer pour quelqu’un de dérangé. Aux questions du juge concernant les réunions de son petit groupe à son domicile, elle répond que c’est par amour des opéras de Mozart. Infailliblement, à chaque question du juge sur ces réunions chez elle, elle entonne une scène d’un opéra de Mozart. Durant une pause, elle sort dans le jardin avec sa gardienne de prison qui continue à l’interroger, suscitant les mêmes réponses par des opéras de Mozart. En retournant devant le juge, la gardienne lui fait comprendre d’un signe que cette personne est folle. Celui-ci, persuadé de l’innocence de l’accusée, la fait relâcher quelques semaines plus tard. Femme d’une grande culture, Madame Auger n’a jamais oublié que c’est sa passion pour Mozart qui l’a sauvée.
Très attaché au souvenir, Gabriel Salloum se préoccupe de la transmission pour faire vivre la mémoire ; aussi, il désigne sa fille, Sabine Salloum pour son esprit missionnaire et son honnêteté.
Dernière demeure d'Emina Auger.
